
II- De Casablanca à Marrakech ou la légitimité mémorielle du Maroc actée
Pourvu de légitimité panafricaniste et de symbolique historique pour avoir été au cœur de la naissance de l’OUA, le Maroc l’est demeuré à travers l’Union du Maghreb arabe (UMA), elle-aussi d’inspiration marocaine, créée à Marrakech le 17 février 1989.
Le changement de la dénomination de l’OUA, engagé par la Libye à la fin de la décennie 1990-2000, dans une certaine mesure, participe d’une volonté de dessaisissement du capital mémoriel panafricaniste du Maroc à son propre profit symbolique.
En effet, les projets géopolitiques de Kadhafi sur l’ensemble du Sahara étaient connus depuis sa prise de pouvoir (1er septembre 1969), après le renversement du Roi Idriss 1er de Libye. Quelques temps après, il avait tenté vainement une union avec l’Egypte du Colonel Nasser. Au début des années 1980, « Kadhafi avait lancé à travers le Sahara algérien des colonnes de volontaires pour aller soutenir au Sahara occidental les militants du Polisario contre l’armée marocaine ».
Les ambitions de Kadhafi se sont accrues, une fois que la Libye est devenue grand producteur de pétrole, avec un fort ancrage et une illusion mobilisatrice poussée autour d’un heartland saharien. Ainsi, il souhaite conforter sa puissance en lançant l’idée de la création des États-Unis du Sahara à laquelle l’Algérie s’est opposée. Plus tard, sous son instigation, la Communauté des Etats Sahélo-Sahariens (CEN-SAD) est créée le 4 février 1998 à la suite de la conférence des leaders et chefs d’Etat tenue à Tripoli, avec pour dessein inavoué de surpasser l’UMA.
En avril 2006, lors de la fête du Mouloud à Tombouctou (Mali), il annonce la création de la « Ligue populaire et sociale des tribus du Grand Sahara », étendu à la Mauritanie et à l’Irak. Cela est l’ « aboutissement d’un projet initié en 2005, au cours d’une réunion dans la ville-frontière d’Oubari, où il avait explicitement poussé les Touaregs à se fédérer en une force politique et militaire ».
Au même moment, se réclamant grand protecteur des Touaregs, il a invité ceux d’Algérie, du Mali et du Niger à s’unir en soutenant leur rébellion. Lors d’un discours prononcé le 31 mars 2007 au Niger en présence des chefs de tribus touarègues, « il appelle à l’établissement d’un second État fatimide chiite en Afrique du Nord 6, sur le modèle de l’Empire fatimide (Xe-XIIIe siècles) qui regroupait l’Afrique du Nord, l’Égypte et une partie du Croissant fertile ».
III-…Puis vint Durban, sans que l’histoire ante soit archivée
Manœuvrier constant, Kadhafi a su coller à la Libye l’image d’un pays généreux, acquis aux causes africaines. Cela lui a permis d’actionner sur tous les leviers pour se positionner comme le leader de la géopolitique africaine, au niveau sous-régional et régional, au point où l’historien nigérien, Djibo Hamani, laissait entendre que «la Libye est le pays le plus africain de toute l’Afrique du Nord. Des pays de l’Afrique du Nord, elle est aussi le plus intégré à l’Afrique ».
Conscient de l’échec du Plan d’action de Lagos de 1980 et du traité d’Abuja de 1991, fort de son activisme au Sahara avec prise de position en faveur du Polisario, manifestement animé par le souci d’effacement de la légitimité panafricaniste du Maroc et en quête d’un capital sympathique et d’un leadership dont il était historiquement dépourvu, Kadhafi relance le projet d’unification du continent dans le cadre de la transformation de l’OUA en UA.
C’est ainsi qu’il a abrité le sommet extraordinaire de Syrte (Libye), clôturé le 9 septembre 1999. Dans son discours de clôture, s’inspirant des pères fondateurs de l’OUA, Kadhafi avait présenté un projet de création immédiate des États-Unis d’Afrique, articulé autour d’un État africain unique (article 1), dirigé par un président (article 19) choisi par le congrès africain pour une période de quatre ans (article 20), avec des ministres (article 24), une armée et une monnaie unique.
La naissance officielle de l’UA en juillet 2002 à Durban en République sud-africaine, un pays allié de la Libye et tous opposés au Sahara marocain, apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une quête constante de dépossession de la légitimité du symbolisme panafricaniste marocain, au profit de Kadhafi qui s’estimait en devoir de remplacer, en théorie, le capital sympathique mémoriel du panafricanisme gradualiste issu de 1963 par le panafricanisme immédiatiste issu de Syrte en 1999.
Alphonse Zozime TAMEKAMTA
Ph.D en Histoire des relations internationales
(Polémologie et irénologie africaine)
Président délégué de OMA PAX AFRIKA FORUM
Yaoundé-Cameroun






